LES 150 CATALANS DU NORD GRÂCE À QUI LE RÉFÉRENDUM A ÉTÉ POSSIBLE

Sans la Catalogne Nord, le 1er octobre 2017 n’aurait pas existé. Vilaweb reconstitue aujourd’hui le travail de cette équipe de l’ombre qui a géré la distribution des urnes à destination de la Catalogne « Sud ».

Sans la Catalogne nord, le référendum qui a eu lieu en Catalogne n’aurait pas été possible. Aujourd’hui, VilaWeb donne des détails, pour la première fois, sur la manière dont 150 Catalans ont mis en place, pendant l’été de l’année dernière, le centre d’opérations d’où les urnes ont été distribuées. C’étaient des Catalans du nord, citoyens français, à l’abri de la jurisdiction espagnole.

Ils n’ont pas voté car le cadre du référendum se limitait aux quatres provinces qui constituent la région autonome de la Catalogne, en Espagne. Toutefois, leur engagement avec le pays catalan dépasse les frontières imposées. Il a permis à plus de deux millions de leurs compatriotes d’exercer leur droit de vote.

La première urne

Le rendez-vous était fixé dans une petite ville de la Catalogne nord. Très tard, dehors, la nuit était encore très noire. Il y avait une trentaine de catalanistes du nord, membres de différentes organisations, qui arrivaient au lieu de rendez-vous. Les uns après les autres, en voiture, sans savoir ce qu’ils devaient faire. Ce n’était pas à Elne comme cela a été dit. La consigne qui leur était parvenue était on ne peut plus brève : on a besoin de vous. Il faut être très discrets.

Au fur et à mesure qu’ils arrivaient, ils descendaient de leurs voitures à la recherche d’un entrepôt industriel, dont l’architecture est aussi monotone que celle de la plupart des entrepôts. Ils ont été surpris de voir que c’était un grand entrepôt vraiement très profond. Lluís, devenu aujourd’hui célèbre, les attendait. Il leur a précisé qu’il fallait beaucoup de monde pour décharger un matériel très fragile et très important. « Il faut faire vite et surtout en silence » leur a-t-il dit. Il ne voulait pas que le moindre bruit vienne perturber le calme matinal de cette ville.

Bon il y a quand même au un minimum de vacarme, et c’était nécessaire. Un grand poids-lourd vert et en marche arrière est arrivé devant la porte de l’entrepôt, à l’heure fixée à l’avance. Le container du poids-lourd, comme on l’a su plus tard, avait été déchargé d’un bateau par une grue au port de Marseille.

Le bateau venait d’un pays asiatique et avait été controlé par les douanes qui ne s’étaient pas montrées trop contraignantes. Ils ont ouvert la porte du container en brisant le cadenas qui fermait la chaîne et à l’intérieur, ils ont découvert des boîtes de carton d’un mètre de haut, portant l’inscription « 12 Units Box ». « Douze unités de quoi ? » se sont-ils demandés lorsqu’ils ont commencé à décharger les emballages qui faisaient plus de 25 kilos chacun, en les déposant au fond du magasin, de l’autre côté de la porte. Lorsqu’ils avaient tout déchargé, ils ont connu la réponse à leur question.

Lluís s’est approché d’une boîte. Il fallait vérifier qu’elle contenait bien la cargaison prévue. Il a coupé deux cordes jaunes – cette couleur n’avait rien de prémédité – qui scellaient chaque boîte et à l’aide d’un petit couteau, il a ouvert le couvercle d’un colis. Tous ceux qui étaient en train de décharger, impatients, l’ont entouré. Ils se doutaient de quelque chose mais ils n’étaient pas prêts à voir ce qui’ils ont vu.

La première urne du référendum catalan du 1er-Octobre est sortie de cette boîte où elle avait voyagé avec 11 autres boîtes.

Personne n’avait rien demandé et tous auraient fait tout ce qu’on leur aurait dit. Mais leurs yeux ont brillé lorsqu’ils ont vu que l’urne en plastique portait le symbole du Gouvernement catalan. Ce fut le moment où ils ont eu le plus du mal à garder le silence. Des larmes ont coulé sur quelques joues, d’autres se sont embrassés avec une chaleur difficile à expliquer. Cependant, personne n’a crié, persone n’a applaudi afin de ne pas attirer l’attention. Pendant deux minutes, et alors que le soleil commençait à sortir, tout est resté suspendu, comme inerte. Cette urne à elle seule symbolisait tout.

Il était six heures du matin en ce jour d’août 2017 et deux mois plus tard tout le matériel qui commençait à remplir ce hangar de la Catalogne nord devait être dans chaque bureau de vote à la disposition des électeurs. Il y avait beaucoup de travail mais tous savaient qu’ils avaient entre leurs mains deux opportunités historiques. La première, eux qu’ils n’avaient pas le droit de vote, de rendre possible le référendum. La deuxième, faire comprendre à beaucoup d’autres catalans, des quatre provinces, qu’au nord, au-délà des Albères, il y avait des Catalans prêts à faire tout ce qu’il faudrait pour devenir libres. Pour ces gens de conviction, cela était largement dans leurs cordes.

Pourquoi « bonjour »?

Une des premières voitures en provenance du Sud était venue pour charger des urnes afin de les conduire dans les huit cents bureaux de vote éparpillés partout dans la Principauté de Catalogne. Là-bas, elles attendraient le moment d’être distribuées dans chaque bureau de vote.

C’était un monsieur qui avait une quarantaine d’années. Il avait eu une consigne, le lieu d’un rendez-vous. Il savait qu’on lui ferait un geste, depuis une autre voiture, qui l’accompagnerait et qui ferait office de guide jusqu’à l’entrepôt, si jamais il y avait des difficultés. Ils passaient à côté d’une gendarmérie qui, souvent, faisait trembler, au sens propre, les porteurs d’urnes qui arrivaient du Sud.

C’est peut-être pour cette raison que ce monsieur a respiré profondement lorsqu’on lui a indiqué de se garer devant l’entrepôt et qu’il est sorti de son véhicule tout émoustillé. Il a dévisagé la personne qui conduisait l’autre voiture. « Bonjour ! » lui a-t-il dit tout content. Pourquoi bonjour, ici on dit « bon dia » lui a répondu la personne qui était en charge de l’y emmener. Le monsieur qui venait du Sud était impressionné.

Il avait pensé, jusqu’à ce moment-là, qu’il était en France mais lorsqu’il est entré dans l’entrepôt, il a réalisé combien il s’était trompé. Par roulements, jour et nuit, il y avait, à l’entrepôt, beaucoup de gens du nord qui, logiquement, s’exprimaient en catalan. Un catalan dialectal comme tous les autres et pour cette raison parfaitement reconnaissable. Il n’y avait pas le moindre doute quant à l’origine de cette équipe.

La surprise, même si elle peut paraître feinte, a été constante lors du processus de distribution des boîtes. Des gens, depuis le Sud, arrivaient avec toutes sortes de véhicules. Il y en a eu qui sont venus avec une rémorque pour transporter des bêtes. Les gens de l’entrepôt sont devenus des spécialistes dans le calcul du nombre de boîtes qui rentraient dans chaque véhicule et cela provoquait des échanges parfois surréalistes. Une des choses qui déstabilisait le plus les Catalans du sud, était l’habitude, de la part de certains du nord et à cause de l’influence de l’occitan, de se dire bonjour en se disant « adeu ».

Pourquoi « adeu »?

L’entrepôt a fini par devenir un endroit de cours improvisés sur la catalanité du territoire qui s’étend de Cerbère à Salses. Il y en avait qui arrivaient avec la leçon déjà apprise mais bien d’autres étaient déboussolés et desorientés. Les échanges, alors qu’ils chargaient le matériel, étaient plutôt brefs, mais des amitiés, qui continuent encore, se sont tissées. Des gens qui ont promis d’y revenir après les événements et qui effectivement, y sont revenus afin de connaître un bout de pays qu’ils ne connaissaient pas. Des gens qui ont invité le groupe de Catalans du nord à venir chez eux le Premier octobre, le jour du référendum. Invitation qui, effectivement, s’est concrétisée…

Vous êtes français vous?

Le CNI (service de contre-espionnage espagnol), la Guardia Civil et la Police espagnole étaient de plus en plus angoissées parce qu’ils ne trouvaient pas les urnes. Les journées se succédaient et il n’en trouvaient aucune. Une des raisons d’un tel échec s’explique parce que la plupart des urnes ont traversé la frontière franco-espagnole au début du mois d’août, de nombreux jours avant la date du référendum.

Il y avait une bonne raison de procéder ainsi : profiter de l’avalanche de véhicules qui circulent en direction du Sud, à cause des vacances et en provenance de toute l’Europe. Théoriquement, il n’y a plus de frontière mais les gendarmes français ont pour habitude, de faire des contrôles au premier péage côté nord de la frontière, au Boulou. Au Sud et au fur et à mesure que la nerviosité du gouvernement espagnol grandissait, sa police a commencé à faire des contrôles à la Jonquère où des fourgonettes se garaient.

Il fallait profiter de cette période où il y a autant de voitures afin de leur compliquer la tâche. Puisqu’ils cherchaient une aiguille dans une meule de foin, plus la meule serait grosse plus leur travail serait difficile.

Mais on est arrivé à un point où une forte tension régnait et ils ont commencé à se dire qu’il serait mieux de franchir la frontière dans des véhicules français au lieu de le faire, dans un sens et dans l’autre, dans des voitures espagnoles. Dès le début, des motos conduites par des gens du nord roulaient devant la voiture qui portait les urnes afin de la prévenir s’il y avait des contrôles ou un danger quelconque.

Sans interruption, des voitures en provenance de la Catalogne du sud n’avaient cessé de passer dans les deux sens mais le moment était venu de faire faire cette tâche, régulièrement, aux voitures du nord. De nos jours et suite à la réforme d’Aznar (ancien président du gouvernement espagnol), il n’y plus que deux plaques minéralogiques qui identifient une voiture comme catalane: celles de l’Andorre ou bien celles qui portent, devant, le numéro 66 qui indique le département des Pyrénées-Orientales, c’est-à-dire la Catalogne Nord.

Ce n’est pas compliqué mais pour un garde civil se familiariser avec le chiffrage des plaques françaises reste, sans doute, trop difficile. En effet, le 66 catalan a deux plaques voisines le 9 de l’Ariège, et le 11 de l’Aude et entre les deux, il n’y pas le 10 mais le 66. Les chiffres se correspondent à l’ordre alphabétique des départements, un classement compliqué qui est vraiment peu logique.

Toutefois, il y a eu un moment où ils se sont peut-être rendus compte que quelque chose se tramait. Un jour, courant septembre, alors qu’un des véhicules, qui s’était montré particulièrement actif, rentrait après avoir livré des urnes quelque part dans la Principauté, deux véhicules camouflés de la Guardia Civil l’ont arrêté, toutes sirènes dehors.

Un Catalan du nord, de ceux qui ne veulent jamais parler français, même en cas de nécessité, conduisait la voiture mais, lorsque la Guardia Civil lui a demandé de baisser la fenêtre, il n’a eu aucun problème à leur dire d’un ton haut et clair, « Bonjour, monsieur, qu’est-ce qu’il se passe ? » Phrase qui a beaucoup interloqué les policiers espagnols. Malgré tout, ils lui ont demandé son identité, d’où il venait et où il allait. Ils ont exigé qu’il leur montre sa pièce d’identité, française bien entendu, qu’il avait sur lui. « Ah, vous êtes français ? » lui a demandé le policier. Question qui a provoqué un « oui » ferme et assuré de la part du conducteur…

Après qu’ils l’ont laissé passer, il s’est mis en relation tranquillement avec ses camarades, il éprouvait un grand sentiment de refus. C’était la première fois de sa vie qu’il s’était présenté comme français et non pas comme catalan.

« Qu’est-ce qu’on est pas obligé de faire, mince alors! » dit-il tout enervé pendant qu’il s’occupait des boîtes dans cet entrepôt que la Guardia Civil cherchait activement sans avoir la moindre idée d’où il était.

« Je sais ce que vous avez fait »

Le Premier octobre, dans l’entrepôt, il restait des urnes. Ils en avaient acheté plus qu’il ne le fallait parce que personne n’aurait pu imaginer – même avec avec la plus grande imagination possible – que la police espanole serait incapable d’en trouver une seule. Il y avait aussi un plan B prévu, avec des urnes de rechange au cas où il aurait fallu y avoir recours n’importe où en Catalogne. Mais ça n’a pas été nécessaire.

Le groupe de Catalans du nord qui, depuis deux mois, travaillait sans rêlache, gratuitement et sans rien demander, est resté sur le qui-vive le Premier octobre, en regardant à la télé les images de cette journée qui a changé pour toujours les Pays catalans. Chez eux, au nord, les images de la police frappant les gens a touché et indigné, les catalanistes mais aussi toutes les forces politiques à l’exception du Front National (extrême droite).

Quelques mois plus tard, cent maires de tout l’échiquier polititique, y compris de droite et des socialistes, de Perpignan jusqu’aux plus petites communes, ont signé un manifeste contre cette répression. Elle témoigne du sentiment que la brutalité policière exercée contre leur frères du sud a réveillé en eux.

Quelques personnes sont restées, donc, à l’entrepôt ; d’autres ont traversé la frontière, afin de vivre en direct ce qu’eux, plus que n’importe qui d’autre, avaient rendu possible. La plupart est allé dans le Penedès où ils ont été accueillis chaleureusement même si on ignorait tout sur le rôle essentiel qu’ils avaient joué. La même chose s’est produite ailleurs. Des Catalans de territoires qui ne votaient pas (Baléares, Pays valencian), ont prêté main forte pour faire ce qu’il fallait.

Il y a eu des gens de Valence qui ont fait face à la violence physique de la police espagnole dans la région de l’Ebre, par exemple. On les a vus bras dessus bras dessous avec les gens de La Rapita ou de Roquetes. Beaucoup de personnes de Majorque se sont rendues à Barcelone pour aider où là il le fallait.

L’ambiance était euphorique à la fin de la journée dans l’entrepôt, mais en même temps tendue. Que fallait-il faire de tout ce millier d’urnes qu’ils n’avaient pas eu à distribuer ? Au fond de l’entrepôt il y en avait quelques piles et beaucoup de boîtes n’étaient pas encore ouvertes. Ils ont eu la réponse le lendemain, lorsque Lluís leur a fait savoir qu’il fallait nettoyer cet entrepôt, dépourvu de charme, aux murs de béton armé et dont le vieux toit semblait à même de s’effondrer à tout moment.

Le travail était terminé et il ne restait qu’à plier bagage en silence comme le premier jour. C’est ce qu’ils ont fait et encore aujourd’hui, personne ne connaît les noms des personnes de ce dispositif exceptionnel qui a rendu possible le référendum et qui a donné à beaucoup de Catalans du nord une énorme fierté, lorsqu’ils ont commencé à apprendre ce qu’il s’était passé. Et qu’ils aiment désormais qualifier de « légénde ».

Finalement et après avoir vidé l’entrepôt de fond en comble, Lluís a rencontré le propiétaire pour lui en remettre les clés et signer les derniers documents. Le propriétaire, un monsieur qui semble discret, n’y était jamais venu et n’avait jamais été en contact avec le locataire. Au tout dernier moment, presque sur le seuil de la porte, il a serré la main de Lluís d’un geste à première vue formel.

Puis, dans un sourire, il lui a dit en français : « Je sais ce que vous avez fait et si besoin, je reste à votre disposition. Nous aussi on est Catalans. »

Source originale

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