LETTRE DEPUIS MADRID « UN PAYS DE VOLEURS »

LETTRE DEPUIS MADRID « Un pays de voleurs » lutte contre la corruption.

Un système judiciaire défectueux et l’héritage du fascisme continue de corrompre les parties politiques d’Espagne.

La puanteur de la corruption se colle à la politique espagnole et en particulier au Parti Populaire de Mariano Rajoy qui a gouverné jusqu’au début du mois de juin.

Selon le Conseil Général du pouvoir judiciaire, entre juin 2015 et septembre 2016, 1378 fonctionnaires et hommes politiques de tout l’éventail politique, ont été confrontés à des charges de corruption.

Le Parti Populaire essaie désespérément de mantenir sa litanie de scandales en dehors de l’agenda politique. Cependant, le parti a été obligé de changer de stratégie à cause de la formation libérale Ciudadanos qui, selon les sondages,le talonne de près et à cause des affaires qui éclaboussent les dirigeants du parti et qui font la une des journaux. Le parti de Rajoy, qui disait, avant, que les accusations étaient infondées ou motivées pour des raisons politiques, reconnaït maintenant qu’il y a un problème.

Cependant et dans un pays sécoué souvent par le scandale, il y a eu une affaire de corruption précise qui menaçait d’éclaircir les obscures manigances de l’ancienne formation au pouvoir.Toutefois, très peu de personnes auraient anticipé la reconnaissance de mauvaise conduite faite par un accusé clé dans l’affaire.

Ricardo Costa ancien sécrétaire général du Parti Populaire de Valence a comparu devant la Cour Suprême au mois de janvier.Il a été accusé d’avoir géré et dirigé un reseau de corruption généralisée en échange de contracts publics pendant la décennie de croissance économique de la région.

C’est vrai que le Parti Populaire a financé sa campagne électorale de 2017 avec de l’argent sale,

a-t-il dit à un moment donné. Je ne l’ai pas dénoncé et je suis prêt à en assumer les responsabilités.Je reconnais les accusations et je demande pardon.

Costa, qui encours huit ans de prison s’il est reconnu coupable,a accusé son ancien chef Francisco Camps de vérifier les pots-de-vin. Camps avait présenté sa démission en 2011 pour des affaires de corruption comparables même si, à l’époque, il avait fini par être acquité par les tribunaux.

Après le mea-culpa de Costa devant la Cour, le porte-parole du Parti Populaire Rafael Hernando a décrit la situation de honteuse et a demande pardon à tous ceux qui,de bonne foi, ont voté Parti Populaire.

« L’hiver 2018 a été particulièrement froid pour le Parti Populaire devant les tribunaux » a écrit le journal El Pais qui a dit que maintenant la formation est confrontée à plus de 50 enquêtes pour des conduites,soi-disant, de corruption.

Le Parti Populaire (qui n’a pas voulu faire aucun commentaire sur le sujet pour cette article) n’est pas le seul parti éclaboussé.

D’autres affaires qui noircissent les hautes sphères, concernent des dirigeants du parti socialiste (PSOE) et de Convergencia démocratica (formation nacionaliste catalane),et soulignent que la corruption dans la vie politique espagnole n’a pas de solution.

Le classeement sur la perception de la corruption de Transparency International, place l’Espagne à la 42èm position après le Portugal, le Costa rica et le Bostwana. Les espagnols, comme prévu, situent la corruption comme le principal problème national après le chômage et ils se demandent souvent pourquoi sa classe politique est aussi portée à abuser de son pouvoir.

Pour certains, comme l’ancien dirigeant communiste Julio Anguita, la réponse est d’une simplicité aveuglante.

C’est un pays de voleurs dont le système judiciaire ne fonctionne pas a-t-il dit en 2009

Les faiblesses du système judiciaire aidentr à expliquer la situation mais d’autres se tournent vers l’histoire et la culture afin de vérifier pourquoi la politique espagnole est aussi corrompue

Les Partis politiques se comportent comme des « mafias ».

La plupart des abus qui se sont commis dans l’Espagne moderne trouvent leurs racines dans la dictature de Francisco Franco. Contrairement à un mythe généralisé,le gouvernement de franco fut profondément corrompu: le dictateur s’est enrichi et a mis en place un système que son biographe Paul Presto na décrit de « saccage institutionnalisé.

L’humoriste argentin Dario Andanti signale que « les pays qui ont connu le fascisme aussi bien l’Espagne que les pays d’Amérique latine, ont hérité les structures du fascisme « Lorsque la démocratie arrive, il n’est pas simple de le démenteler, au contraire,la démocratie s’installe sur ces fondations.

Adanti et un groupe de collaborateurs ont véhiculé l’indignation des espagnols face aux forfaits de leurs représentants, à travers de l’humour acèrbe de la révue Mongolia. La une de l’édition du mois de février montrait Francisco Camps retouché d’une moustache à la Hitler sosu les titres ‘Mein Camps ».

Les années qui ont suivi la dictature furent des années clé pour l’Espagne, en ce qui concerne ses rapports avec la corruption, explique Edu Galan, un autre éditeur de la révue Mongolia.La modernisation exprès de l’époque et l’adhésion du pays à l’Union Européenne en 1986,ont été en même temps,une bénédiction et une malédiction.

Il ajoute que la gestion de grandes sommes d’argent par une si jeune démocratie est très difficile à moins qu’on ne mantienne les méthodes apprises pendant la dictature.

En 1990, le gouvernement du Parti Socialiste s’est vu impliqué dans un scandale et son vicé-président Alfonso Guerra a été obligé de démissionner à cause de la conduite reprochable de son frère Juan. Ce qui fut l’un des premières affaires de corruption qui ont éclaboussé l’administration socialiste

Une récente investigation a révélé jusqu’à quel point les fonctionnaires du Parti Socialiste ont exploité leur pouvoir dans la région d’Andalousie où le parti gouverne de façon inenterrompue depuis le retour de la démocratie. Deux anciens présidents de la région Manuel Chavez et Jose Antonio Griñán, ont été mis en examen pour leur participation présumée dans une affaire de corruption qui comportait des montants fraduleux alloués à des retraites anticipées,à des subventions pour des entreprises et à des commissions illicites, le tout pour une somme de 136 millions d’euros.

Les points de corruption sont taillés sur le même modèle:

les régions où le pouvoir est concentré entre les mains d’une seule formation politique sont particulièrement susceptibles de subir une corruption de la part de leurs fonctionnaires

Jaume Munoz, auteur d’une histoire de la corruption en Espagne, « L’Espagne corrompue » indique quen Andalousie, la seule institution qui possède plus de bâtiments, dans chaque ville, que l’église catholique c’est le parti socialiste.

D’autre part, dans les fiefs électoraux du parti populaire,il y a Madrid et Valence, deux régions étroitement liées aux affaires de corruption.

Pour Joan Coscubiela, ancien porte-parole de la formation de gauche « Catalunya si que es pot,(CSQP),la corruption s’installe là où il y a des partis qui jouissent d’un pouvoir presque illimité parce qu’ils ont gouverné longtemps sans qu’il y ait des méchanisme de contrôle ou un contrepouvoir.

Munoz rajoute que,dans ce cas de figure, les partis politiques deviennent une sorte de mafia et ils ont du pouvoir. Les gens ne se plaignent pas du tort qu’on leur fait.Le PP, le PSOE ou Convergencia sont davantage des pouvoirs discrétionnaires que des partis politiques.

Cette situation s’est produit aussi en Catalogne,

où la force majoritaire, depuis la transition à la démocratie, a été Convergencia, le prédécesseur de l’actuel Parti Démocrate européen et catalan de Puigdemont.

En 2014, la fête est tombée à l’eau à cause d’un scandale dont le protagoniste était le fondateur et ancien dirigeant de la formation Jordi Pujol, le père spirituel du nacionalisme catalan moderne. Pujol a avoué avoir caché une fortune dans des paradis fiscaux en dehors de l’Espagne. Daniel Osàcar l’ancien trésorier du parti a été incarcéré en janvier,pour sa participation dans une affaire de corruption qui utilisait le luxueux Palais de la Musique comme couverture afin de dévier 35 millions d’euros par le biais d’une fausse comptabilité. En tout, 6,5 millions d’euros ont été détournés en commissions illégales vers les caisses de Convergencia.

Pour résumer l’affaire, Emilio Sanchez Ulled le procureur explique que le parti a tout pris « Ce n’est pas une façon de parler, c’est une mentalité, une façon de penser et ça c’est le côté le plus triste de toute l’histoire.

Le déficit démocratique

Il y en a qui croient qu’en dépit du grand nombre d’affaires dévoilées ces dernières annés, le temps de l’impunité touche à sa fin.

Notamment, les trois demandes présentées contre l’ancien ministre d’économie du parti Populaire Rodrigo Rato qui sont perçues comme un dernier jalon. Rato qui a été aussi directeur du FMI et P.D.G. de la banque Bankia, a fait appel d’un jugement qui l’a condamné à quatre ans et demi de prison pour sa participation dans la distribution de cartes de crédits non enregistrées parmi les membres du conseil d’administration de la banque, dont lui, qui les ont utilisées dans des dépenses de millions d’euros à titre prive.

Rato attend aussi deux autres procès pour des affaires où il est accusé de comportements frauduleux lorsqu’il était à la tête de la banque

Un petit groupe d’activistes sur les réseaux sociaux,

issu du mouvement de protestation des indignes en Espagne est à l’origine de la comparution de Rato devant la justice. Ils ont crée une petite boîte aux lettres en ligne et anonime, sous le nom 15mpaRato, afin de recueillir des informations dont ils se sont servies pour incriminer l’ancien homme politique et financier.

Simona Levi, artiste italienne qui fait partie du groupe décrit le règlement de comptes contre Rato comme sa « principale oeuvre d’art ».

Levi est convaincue que les partis politiques espagnols en connivence avec les banques et autres institutions, théoriquement apolitiques, constituent le coeur du problème de corruption en Espagne. Sans oublier, des procureurs médiocres. Elle insunue aussi qu’Il existe,toutefois,un facteur culturel qui rend les pays de la périphérie européenne particulièrement vulnérables à cause d’une tradition démocratique faible et immature.

« La corruption, au même titre que la grande propiété foncière et l’esclavagisme constitue un système d’exploitation. Il y un groupe organisé qui garde l’argent pour lui », explique-t-elle.

« La démocratie n’est pas le cadre idéal pour que des telles personnes puissent agir car la démocratie requiert de la transparence et d’autres facteurs qui ne les aident pas » ajoute-t-elle, « La Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal,ce sont des pays qui ont un énorme déficit démocratique.

En Espagne, le système judiciaire apporte de l’eau au moulin à ce déficit. Une enquête, de l’année dernière, montre que les espagnols font moins de confiance à leur sytème judiciaire que les cotoyens de n’importe quel autre pays de l’Union Européenne, à l’exception de la Hongrieet de la Pologne. L’année dernière, le procureur général de l’état a présenté sa démission après que les papiers de Panama eurent révélés qu’il avait des actifs cachés dans une société offshore.

Il y a aussi l’impression que les médias n’ont contrôlé ni les hommes politiques ni les sociétés de façon rigoureuse.

Les journaux, confrontés à une baisse de leur chiffre d’affaire depuis la dernière décennie,ont été contraints de licencier massivement rendant difficile le journalisme d’investigation. En outre, après l’expansion que les groupes médiathiques ont connu, pendant la croissance économique, vers d’autres sphères d’activité comme l’édition, le secteur immobilier ou la télé par cable, ils sont réticents à informer sur les secteurs et pouvoirs qui les soutiennent.

La banque Santander, la Caixa, et HSBC font partie maintenant des actionnaires du groupe PRISA, la société médiatique qui publie le journal El Pais. Un autre groupe important Mediaset est contrôlé par Fiinvest propriétaire de la famille Berlusconi.

Comment un journal va-t-il couvrir une histoire de corruption d’une banque si cette dernière détient des actions de ce journal?,

s’interroge Adanti. « Les principaux médias ont cessé de se comporter comme le quatrième pouvoir de l’état ».

En 2014, l’éditeur du journal El Mundo Pedro J.Ramirez affirmait lors, de son départ, que Rajoy avait fait pression sur les propiétaires du journal pour qu’ils le licencient après les allégations explosives qu’il avait faites contre Barcenas, l’ancien trésorier du Parti Populaire.

Un autre paradoxe de cette période récente de honte dans l’histoire espagnole c’est que les démissions de responsables politiques sont assez rares. Les électeurs, souvent ne punissent pas leurs leaders. En 2016, en dépit d’une série d’affaires de corruption, le Parti Populaire a obtenu assez de sièges pour constituer un nouveau gouvernement. Jaime Munoz dit que ce n’est pas étonnant que les politiciens « jouissent de la même impunité dont jouissaient les hommes politiques de l’époque de Franco ».

Et il continue « nous n’obligons pas nos leaders à nous représenter mais nous les suivons tout simplément ». « Il y a beaucoup de gens en Espagne qui pensent que la démocratie se limite à voter tous les quatre ans sans demander des comptes aux personnes qui gouvernent ».

Guy Hedgecoe est un journaliste installé à Madrid et auteur de « Franco reste figé. La bataille pour la mémoire historique en Espagne » (2015).

PHOTO: AFP via Getty Images | Philippe Marcou. Un fléau de scandales de corruption qui remontent à l’époque de Franco parcourt l’Espagne. 

Source originale: Politico (07/03/2018)

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