NOUS SOMMES UN PAYS DE LUTTES PARTAGÉES

Jordi Cuixart:  » En Espagne, il y a beaucoup de monde qui a de la honte du comportement de l’État espagnol avec la Catalogne »

« Les gens qui défendirent les urnes ne méritent pas une lutte partisane pour une plus grande partie du pouvoir autonomique. Il faut une unité stratégique »

La première fois que celui qui signe cette interview entendit Jordi Cuixart (Santa Perpètua de Mogoda, 1975) en directe, c’était son premier jour en tant que Président d’Òmnium [entité catalane indépendantiste]. Il fit un discours déterminé et sincère. On voyait qu’il était nerveux, ça oui. Il remplaçait Quim Torra dans cette présidence. Cuixart, un « self-made man », élevé à Sabadell [ville de la province de Barcelone], où il étudia FP [études officielles professionnelles]. Il n’a pas de master d’une ville étrangère. Il a exercé en tant qu’entrepreneur et démocrate. Toute la gauche catalane veut l’avoir avec eux. Aujourd’hui, il est en prison, accusé de rébellion par l’État espagnol.

Cet entretien à Cuixart, membre collaborateur de ce média, est la première du nouveau cours de CRÍTIC. Elle n’a pas été une interview normale. Certainement, parce que cette-ci n’est pas une situation normale.

Qu’est-ce que vous en tirez de votre expérience en prison?

C’est une expérience dure, mais qui a des apprentissages très positifs, tels que la perte de la peur et vivre le moment présent en plénitude, comme un moment complaisant. Il y a aussi l’importance d’essayer d’être toujours le plus cohérent possible avec ce qu’on pense, ce qu’on dit et ce qu’on fait.

Quelle genre de connaissances avez-vous fait?

Des gens très diverses. Une des premières choses qu’on apprend ici est à ne pas préjuger, rien ni personne. J’ai écouté plein d’histoires de vie absolument frappantes, avec une fin incertaine. Ça m’a appris que la vrai richesse est à l’intérieur de soi même.

[La prison] vous a fait vous repenser quelque chose, en tant que citoyen et en tant qu’entrepreneur?

Bien que j’avais toujours pensé que la propre existence de prisonniers est un échec pour la société, aujourd’hui cette conviction est encore plus ferme. Nous ne pouvons pas oublier que les prisons furent créés par l’Homme au nom de la justice, mais la propre prison peut causer beaucoup de situations d’injustice, autant pour les internes que pour les familles. D’un autre côté, dans les prisons il y a beaucoup de gens avec du talent. Pour que ce talent fleurisse, ce qu’il faut travailler le plus ce sont les aspects émotifs, comme l’estime de soi ou l’empathie. Ici, à Lledoners [la prison], on fait beaucoup de travail positif dans ce sens.

Il faut redéfinir le système pénitentiaire?

Bien sur, parce que, directe ou indirectement, la propre spirale délictive et de prison s’acharne très souvent avec ceux qui ont très peu, mais qui ont besoin de beaucoup. Si on regarde le côté positif des choses, le degré de réitération délictive en Catalogne est très en dessous de la moyenne de l’État et de l’Europe. Cela n’est pas par hasard et montre un chemin.

Jordi Cuixart - Foto_ LAURA FÍGULS

Photo: LAURA FÍGULS

« Nous sommes un pays de luttes partagées: c’est ce qui nous a fait avancer en tant que société »

Le souverainisme. Comment on bâtit des ponts et pourquoi devrait-on les construire? Avec qui ces ponts devraient nous communiquer? Quelle différence voyez-vous entre ‘partager’ et ‘élargir’?

C’est Concepció Arenal [précurseure du féminisme en Espagne] qui le dit:  » Les forces qui s’unissent pour le bien commun n’additionnent pas mais multiplient ». La raison d’être d’Òmnium Cultural [entité indépendantiste dont Cuixart était le président] est celle de trouver des consensus et les renforcer. Nous jouons [dans] un espace de point de rencontre qui est absolument voulu, mais pas imposé. C’est aussi la réalité de notre masse sociale et nous nous y sentons à l’aise. Nous ne parlons d' »élargir » mais de « partager » parce que personne n’a envie d’être « élargi » par quelqu’un d’autre. « Élargir » part de la conception selon laquelle on a la possession de la vérité et [cette conception] a besoin d' »élargis » et « élargissants ».

Avec du respect, et au delà de ce qui pourrait sembler un jeu de mots, nous préférons le verbe « partager », c’est-à-dire, être disposé à recevoir et à donner, comprendre et écouter ce que l’autre apporte. À nouveau, l’empathie comme un outil pour le dialogue et l’entente. Nous revendiquerons toujours que nous sommes un peuple de luttes partagées: c’est ce qui nous a fait avancer en tant que société et est un élément fondamental de notre cohésion sociale.

Notre rôle est de continuer à promouvoir la culture, en tant qu’outil fondamental contre l’intolérance et le totalitarisme, continuer à travailler pour renforcer la cohésion sociale de ce pays et continuer de lutter pour que les droits et les libertés cessent d’être violés. Nous réalisons maintenant que ces conquêtes démocratiques n’étaients pas du tout consolidées. L’opération de l’État contre les rubans jaunes veut aussi cacher qu’en Catalogne plus du 75% de la population est contre notre emprisonnement, « curieusement » c’est le même pourcentage que celui des gens qui défendent le référendum en tant que voie pour résoudre ce conflit politique. Le mouvement anti-répressif devient une lutte partagée du catalanisme. Nous avons toujours défendu la « voie écossaise », c’est l’État, en refusant cette voie, qui a le devoir d’offrir quelque chose aux citoyens de la Catalogne. L´’Etat se trompe avec fracas si cette offre est la répression.

« L’État espagnol doit se demander pourquoi son projet national est absolument raté »

 

Il y a pas longtemps, l’écrivain Carlos Zanón disait qu’il y a beaucoup de personnes en Catalogne qui vous rassemblent. Gauchiste, fils de murciana [femme née en Murcia, région espagnole] et catalan, aux origines ouvrières. Croyez-vous qu’à l’État l’inquiète que l’indépendantisme ait des figures remarquables aux origines ouvrières comme vous? Dans presque toutes les nations sans État européennes, les différences entre les différents groupes ethnoculturels dans le même territoire ont été difficiles (un exemple paradigmatique: l’Irlande entre « ulster scots » protestants et gaéliques catholiques). Dans ce sens, la Catalogne et le catalanisme sont un modèle de succès. 

Que manque-t-il alors au projet national catalan pour qu’il soit un succès?

Pour moi, la cohésion sociale en Catalogne est un exemple de succès grâce dans une bonne mesure au modèle d’école et aussi, bien sur, à la volonté d’accueillir de la société catalane, où l’immigration est structurelle. Il faut que nous revendiquons ça encore beaucoup plus, en tant qu’il s’agit d’une des causes les plus importantes d’amour propre collectif. La plupart d’entre nous n’est pas intéressée par les noms de famille, mais par un futur partagé. En dépit de l’alerte permanente et des professionnels de la haine et la division, nous ne sommes pas tombés dans la dérive xénophobe qui parcourt l’Europe et le monde. Nous sommes la société du « Casa nostra, casa vostra » [Chez moi, chez toi] et il faut que nous mettons en valeur l’étreinte de Rubí avec l’occasion du 17-A [date de l’attentat à Barcelone] entre un père qui avait perdu son fils et un imam qui pleurait de façon inconsolable. Ma réalité personnelle est celle de beaucoup de monde en Catalogne: des fils de gens qui vinrent d’autres régions espagnoles ou de l’étranger à la recherche d’un futur plus digne pour ses familles. Dans beaucoup de cas, des gens qui littéralement goudronèrent des places et des rues avec leurs propres mains. Nous avons à en être éternellement reconnaissants. Ils n’arrivèrent pas en navire humanitaire, mais si avec des valises en carton. Et justement chaque jour, d’autres nouveaux venus ou fils de nouveaux venus voient, nous voyons dans le souverainisme le seul projet inclusif qui peut garantir un présent digne et un futur porteur d’espoir.

Je crois qu’on ne peut pas nier que le peuple de Catalogne à la vigueur d’un projet partagé. Il a été capable de mûrir sociale et collectivement, de renforcer ses structures, de sortir dans les rues pacifiquement pendant des années, d’exercer des droits et des libertés sans peur, malgré les abus du pouvoir de l’État et de répondre à la répression avec résolution. Je crois que c’est l’État espagnol qui doit se demander pourquoi son projet national non seulement n’est pas un succès, mais il est absolument raté. Mais ça n’est pas suffisant, parce que « l’ascenseur social » est arrêté ou, dans le meilleur des cas, ralenti, et il faut revertir [ça]. Il faut aussi donner une réponse aux besoins basiques des citoyens les plus vulnérables. Nous parlons de la crise du logement, de la « pauvreté énergétique » et des exécutions des prêts immobiliers [de ceux qui ne peuvent plus payer], qui touchent encore une grande partie de notre société. C’est pourquoi Òmnium propulsa le projet « Libres » avec Coop57 et les ECAS. Il y a des luttes sociales partagées qui sont une priorité nationale.

« Avec le référendum d’autodétermination, nous défendons aussi l’égalité des citoyens pour décider librement leur futur politique »

Par rapport à la question précédente, et au delà d’un certain arrière-goût de classe moyenne fâchée lors de quelques épisodes, le mouvement souverainiste a été assez transversal et en majorité progressiste et démocratique. Comment croyez-vous que le souverainisme catalan voit le citoyen moyen de l’autre bloc [unioniste]? Faut-il faire un exercice d’empathie? Il y a eu un catalanisme trop essentialiste au niveau ethnoculturel?

Une des grandes richesses du souverainisme est certainement sa transversalité et ses nuances. Excusez que je personnalise, mais mes noms de famille sont « Cuixart » et « Navarro » et ceux de notre vice-président « Mauri » et « De los Ríos », à côté de la vice-présidente Llansana et la moitié de l’assemblée nationale, qui sont des femmes. Je crois que les faits parlent par eux mêmes. Tel que Carme Junyent nous explique, aujourd’hui nous cohabitons avec plus de 200 langues, avec des citoyens dont la langue maternelle n’est plus catalan ou le castillan, mais le chinois, l’ourdou ou l’arabe. Ceci enrichit notre société et le catalan devient plus que jamais la langue commune et de cohésion, comme aussi l’est l’italian en Italie ou l’anglais au Royaume Uni. Être unis et divers au même temps veut aussi dire sans renoncements de la part de personne, ce qui est symbolisé par le modèle d’école catalane.

Le concept d’altérité nous mène au concept de partage: je prends conscience que mon voisin a un point de vue complémentaire et aussi valable que le mien. Il n’est pas opposé, mais il rajoute, en résultant un nouveau produit. La défense du dialogue ou de la liberté d’expression, du refus de la violence politique et de la judiciarisation politique de toute alternative ce sont des grands consensus de pays: environ 75% des Catalans refusent l’existence de prisonniers politiques. Avec la défense d’un référendum d’autodétermination, nous défendons aussi l’égalité entre les citoyens pour décider librement son futur politique. Avant que d’être souverainistes, nous sommes démocrates.

Jordi Cuixart - Foto_ GUILLEM ROSET

Photo: GUILLEM ROSET

« Une partie de la gauche espagnole a serré les rangs avec la droite, mais il est dangereux de mettre tout le monde dans le même panier »

Comment voyez-vous la gauche espagnole? Podemos [parti gauchiste espagnol], représente-t-il un changement réel? Avez-vous écrit à Pablo Iglesias [leader de Podemos]? Attendez-vous quelque chose du PSOE [parti socialiste espagnol]?

Pablo Iglesias vint me rendre visite à la prison de Soto del Real [province de Madrid]. Alberto Garzón et lui ont été parmi les premiers leaders politiques de l’État qui exigèrent ouvertement la liberté des prisonniers politiques, et aussi Pepe Álvarez, de la UGT [syndicat]. La gauche espagnole est un concept très large qu’il faut préciser. Il est clair qu’il y a une partie de la gauche historique espagnole qui, jusqu’à présent (et surtout par rapport au conflit catalan), a serré les rangs avec la droite espagnole. Ou alors, au nom du fédéralisme sans faits concrets et décidés, elle a nié ou méprisé le droit à l’autodétermination de la société catalane. Mais il serait dangereux de mettre tout le monde dans le même panier. Dans l’État espagnol, il y a beaucoup de personnes qui ont honte du comportement de l’État avec la Catalogne. Honte de la façon comme les droits et libertés des citoyens sont en train d’être violés, de la répression brutale qu’il est en train d’infliger et du très bas niveau actuel de la démocratie. Depuis le manifeste ‘Droits et libertés’, signé par 200 artistes et intellectuels, jusqu’au manifeste de plus de 100 professeurs universitaires de droit pénal, en passant par la plainte d’Amnistie Internationale ou par d’autres victimes de cette vague répressive, par exemple, Cristina Fallarás ou Helena Maleno, deux nom parmi tant d’autres. La campagne #RiveraQuitameEste est aussi un bain de réalisme contre la provocation et l’opportunisme.

PP et Ciudadanos [partis de droite espagnol] sont en pleine compétition pour l’extrême droite, nous avons un Gouvernement du PSOE qui s’en différencie très peu dans l’essentiel, les difficultés de Podemos et Izquierda Unida [parti de gauche] pour faire arriver d’une façon claire que leur défense du droit à l’autodétermination est réelle. Mais nous ne pouvons pas négliger et renoncer à leur défense historique des droits politiques fondamentaux. Défendre la liberté en Catalogne est faire de même en Murcia, en Madrid ou en Andalousie [des « Communautés Autonomes »]. La liberté est pleine ou n’est pas réelle.

« Le but du 20-S n’était pas d’éviter les fouilles, mais protester pacifiquement pour l’intervention et les détentions »

Quel souvenir avez-vous du 20 septembre [2017]?

J’en ai un bon souvenir, malgré que j’étais fortement enrhumé. On a su la nouvelle tôt le matin et, de façon spontanée, les citoyens commencèrent à se rassembler aux portes du ministère [catalan] de l’Économie. Des faits gravissimes et inouïs étaient en train de se produire. Les entités et le réseau associatif du pays (syndicats et entités) fûmes d’accord qu’il fallait une réponse coordonnée, nous avons joint nos forces et nous nous sommes rassemblés à midi dans la place Sant Jaume de Barcelone afin de dénoncer cette attaque flagrante à la démocratie; nous nous sommes unis dans la défense des institutions. Au ministère d’Économie, il y avait de plus en plus de monde, toujours dans un ton pacifique, civique, festif… nous ne savons pas le faire d’une autre façon. J’y suis allé tôt et aussi l’après-midi, vers 18h. Le but n’était pas d’empêcher l’exécution des entrées et les fouilles, mais protester pacifiquement pour cette intervention et pour les détentions. À midi, nous annonçâmes déjà que la mobilisation finirait à minuit… J’étais conscient qu’une bonne partie des gens n’aurait pas aimé que nous mîmes fin [à la mobilisation], mais il fallait interpréter la situation correctement. L’après-midi, Jordi Sánchez et moi avions déjà mis fin à la protestation.

C’est triste, mais aucune chaîne TV nationale n’a voulu émettre le documentaire ’20-S’ de Mediapro: c’est un nouvel exemple du silence informatif, de la manipulation des médias et du procès de déshumanisation qui accompagne notre accusation dans plusieurs médias. Le 20-S est une date pour la revendication du droit de manifestation pacifique: c’est les dictatures qui emprisonnent leurs adversaires civils pour être sortis dans les rues, depuis le Maroc et ses protestations au Rif, en passant par la Turquie ou bien Putin en Russie.

« Les événements ne se sont pas passés comme on attendait, mais le pas de géant est impressionnant »

Avant que le président declarât l’indépendance [27-10-2017] et qu’une bonne partie des ministres [catalans] partissent en exile le jour après, vous étiez déjà en prison. Comment avez-vous vécu le 28 octobre? Avait-t-il des structures prêtes à affronter l’indépendance?

Le référendum eut lieu et la République fut déclarée: ça est une réalité. Comme il est aussi vrai que la violence de l’État empêcha de voter normalement et la répression fait qu’aujourd’hui nous ayons des centaines de personnes persécutées judiciairement, 9 prisonniers politiques et 7 politiques en exile. Les événements ne se sont pas passés comme on attendait, mais le pas de géant est impressionnant. Maintenant nous savons que pour avancer nous ne pouvons pas mettre comme limite la prison ni les menaces de violence de la part de l’État. L’acte de désobéissance civile le 1er octobre nous réaffirme les mots de Kafka: « À partir d’un certain point, il n’y a pas de retour. C’est ce point qu’il faut atteindre ». Jamais plus rien sera à nouveau comme avant le 1-O et tout ce qu’il symbolise pour une partie très importante de la société catalane et les générations à venir. Il ne faut pas oublier que, malgré les images de violence disproportionnée de la part de l’État, les gens sortaient de chez eux pour aller voter et protéger les écoles.

Jordi Sánchez et moi entrons en prison le 16 octobre, avant la proclamation de la République. À Òmnium [entité civile dont il était le président] nous avons toujours dit que rien ne nous sera donné. Il est clair qu’il faut tirer des leçons face au présent et au futur, chacun depuis sa position, dans notre cas en tant que société civile. Depuis longtemps, Òmnium travaille [pour] et au même temps demande au souverainisme une stratégie partagée, large, transversale, inclusive et gagnante, afin d’atteindre les objectifs politiques que le peuple de Catalogne ait décidé à travers les urnes.

Jordi Cuixart- Foto_ ELISENDA ROSANAS

Photo: ELISENDA ROSANAS

« Nous avons sous-estimé l’impact d’une partie de la presse de l’État, qui ne fait pas du journalisme mais de la propagande sur les citoyens espagnols et catalans. »

À Soto del Real, vous vîtes comment les chaînes TV espagnoles racontent la Catalogne. Vous vous êtes montré très critique de cette situation beaucoup de fois. Quelles réflexions faites-vous sur le journalisme dans l’État espagnol? Vous êtes maintenant en Catalogne, comment voyez-vous le journalisme ici? Avons-nous besoin de plus d’Évoles [journaliste]?

Nous ne pouvons pas généraliser. Il y a des médias, pas seulement des chaines TV, qui font un travail professionnel et rigoureux. Il est vrai aussi qu’il y a une partie de la presse de l’État qui ne fait pas du tout du journalisme, mais clairement de la propagande. Nous avons sous-estimé d’une façon alarmante l’impact de la puissance communicative de la propagande sur l’ensemble des citoyens de l’État et, spécialement, sur les Catalans. Je suis effrayé du pouvoir des certains médias pour imposer à la population un récit, un récit sans réserve, sur ce qui se passait en Catalogne. J’apprécie beaucoup Jordi Évole, il est un homme courageux. Nous ne nous connaissons pas beaucoup, mais avons partagé des réflexions et des discussions très intéressantes. Nous avons des inquiétudes sociales qui nous unissent et un passé familier très similaire. C’est ce qu’on disait [tout à l’heure]: partager. Il dit toujours qu’il tombe facilement amoureux et moi aussi. Quelle paire! Il faut aussi plus de Gabilondo, Francino ou Basté et Terribas [des journalistes]…comme disait Muriel [leader indépendantiste décédée]: « Écoutons, car nous sommes à tout le monde ».

A-t-il une lutte pour l’hégémonie dans le souverainisme catalan?

Il est certainement légitime. Nous avons toujours défendu le rôle essentiel des partis politiques dans une démocratie saine, mais il est clair que dans un moment politique comme l’actuel, les gens qui défendirent les urnes avec leurs corps ou qui sont mobilisés depuis des années ne méritent pas une lutte partisane pour avoir plus de pouvoir autonomique. L’unité stratégique est essentielle.

Quel sens a l’axe gauche-droite?

Remarquez les militances des prisonniers politiques aujourd’hui: nous trouvons depuis des libéraux jusqu’à des social démocrates, depuis le centre jusqu’à la droite et jusqu’à la gauche, en passant par des responsables d’entités [civiles]. Le souverainisme aujourd’hui a fait que beaucoup des schémas classiques soient brisés.

Ce sont des différents modèles socio économiques et identitaires ce qui nous confronte? Quelles sont les gauches et les personnages de gauche du monde que vous considérez une référence?

Joan Baptiste Cendrós, un des fondateurs d’Òmnium, écrivit qu’il s’inspira en Mai 68 pour la création de l’entité et, plus tard, il créa le parti Esquerra Democràtica de Catalunya. Parmi beaucoup d’autres activités, il fut un des principaux mécènes de Joan Oliver.
Nous revendiquons une société catalane complexe et pleine de nuances, de contradictions vécues avec naturel, où les interprétations rapides deviennent très facilement une erreur. Je crois que les forces politiques souverainistes interpellent un électorat qui, dans sa partie centrale, peut avoir beaucoup de points en commun. Nous avons vu ça avec les lois sociales adoptées au Parlement de Catalogne et suspendues après par la Cour constitutionnelle: l’opposition active [des entreprises de] l’Ibex 35 et d’une partie du pouvoir en place de Madrid et de Barcelone, en nous refusant la démocratie, a été tellement claire que le lien du catalanisme avec la bourgeoisie va de soi, aujourd’hui encore plus. Des gens comme Cendrós ou Paco Candel, Jaume Botey, Marta Mata, Rosa Sensat o Muriel Casals seront toujours une référence pour nous. Ainsi que Josep Fontana qui tristement nous a quittés récemment, nous laissant un héritage et des messages qui perdureront: «  »J’ai une grande foi en la capacité des gens pour se récupérer et se remettre debout à nouveau » ».

Jordi Cuixart - Foto_ BERNAT VILARÓ

Photo: BERNAT VILARÓ

« J’ai la pleine assurance que les sentences seront beaucoup plus embarrassantes pour eux que pour nous »

Comment voyez-vous l’espace qu’occupent ANC et Òmnium [entités civiles indépendantistes]? Surgiront-ils des nouveaux partenaires de la société civile?

Je peux vous parler de la part d’Òmnium Cultural. De la même façon que nous avons fait avant le 1er octobre, nous continuerons de défendre la démocratie par-dessus tout et malgré les attaques de l’État pour nous affaiblir, nous nous sentons aujourd’hui plus légitimés, et au même temps plus responsables que jamais, pour nos environ 125.000 associés, qui nous donnent leur soutien. Avec la culture comme principal fondement pour la cohésion sociale.

Pour le référendum du 1er octobre, nous fîmes pas de campagne, ni pour le oui ni pour le non. Nous fîmes une « Crida per la Democràcia » [appel pour la démocratie] qui est aujourd’hui plus en vigueur que jamais. Nous sommes face à un État qui réprime les libertés essentielles et qui nous maintient en prison de façon totalement disproportionnée. Depuis l’adoption de la « loi bâillon » et par rapport au processus [d’indépendance], plus de 20.000 personnes ont été sanctionnées ou poursuivies pour avoir exercé des droits, tels la liberté d’expression, la liberté d’information, le droit à la manifestation ou le droit de vote. Nous avons promu la campagne « Demain, ça peut être toi » avec d’autres entités justement pour dénoncer cette régression autoritaire. Nous sommes convaincus que « Nous ne nous tairons pas » ne fera pas taire le crit « les Bourbons sont des voleurs ». Et nous continuons et nous continuerons aussi d’exiger la pleine liberté de Valtònyc, Tamara ou Adri [des civiles poursuivis]. Nous voulons vivre en pleine démocratie, nous ne renoncerons pas à nos droits.

Je perçois la prison comme une opportunité pour dénoncer, absolument pas comme une monnaie d’échange politique. Et je suis toujours convaincu que les sentences seront beaucoup plus embarrassantes pour eux que pour nous. Nos sentences seront leurs sentences. « Qu’est-ce que vous fîtes pour aider à la libération de Nelson Mandela, à qui Margaret Thatcher qualifiait de ‘terroriste’? » C’est la question qu’un journaliste posait, il y a quelques jours, et que l’actuelle première ministre britannique, Theresa May, a été incapable de répondre. Il est clair que le processus [d’indépendance] a prouvé que ça ne va pas de personnalisations et qu’il a une capacité d’originer des nouveaux leaders qui peut être objet de l’envie de la part de beaucoup de projets de rupture à l’échelle européenne. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin tant des leaders qui sont en prison comme de ceux qui sont en exile ou dans la propre société. Mais je n’ai aucun doute que d’autres apparaîtront. Et ceci est parfaitement compatible avec les dirigeant existants, et extrêmement sain. Dans le cas d’Òmnium, nous avons la chance d’avoir Marcel Mauri.

Jordi Cuixart - Foto_ BERNAT VILARÓ

Photo: BERNAT VILARÓ

« La fracture sociale que nous avons est ‘l’ascenseur social’: pauvreté, inégalité et exclusion »

Existe-t-il le danger que l’indépendantisme devienne plus identitaire ou plus nationaliste? Comment voyez-vous le renforcement de l’extrême droite espagnole? Croyez-vous que l’État essaye « d’ulsteriser » la Catalogne? Quelles recettes y-a-t-il pour combattre ce fait?

Nous ne pouvons pas banaliser ce qui s’est passé pendant le conflit de l’Irlande du Nord, ni tomber dans des comparaisons qui s’effondrent d’elles mêmes. En Catalogne, il n’y a pas de risque de fracture sociale, même si certains essaient d’instiller cette idée en la répétant comme un « mantra ». Tout le monde sait qu’une grande vertu du souverainisme est d’être un mouvement pacifique, avec une richesse et une transversalité qui le font authentique dans le sens interclassiste et intergénérationnel, des traits qui s’éloignent du populisme. La fracture sociale que nous avons est « l’ascenseur social » que je citais: pauvreté, inégalité et exclusion, qu’il faut combattre à la racine.

Le renforcement de l’extrême droite en Europe et dans le monde m’inquiète extrêmement, en Catalogne aussi. Mais il ne faut pas oublier que Franco mourut il y a 40 ans, et maintenant, en 2018, pour la premièr fois un Gouvernement (d’un parti qui gouverna 20 ans et ne fit rien) met sur la table l’exhumation du dictateur. C’est sans précédent, une honte pour n’importe quelle démocratie. Le plus inquiétant n’est pas le Valle de los Caídos, mais la persistance culturelle et structurelle du franquisme. Plus de 700 hauts commandements militaires, beaucoup d’entre eux à la retraite, ont déjà signé un manifeste en défense de l’image du dictateur. Plus de 700! Et la Fundación Francisco Franco non seulement est légale, mais elle reçoit de l’argent publique. Il y a des milliers de personnes enterrées dans des fossés, dans des fosses communes… Ceux qui se font des photos en enlevant des rubans jaunes n’ont jamais enlevé de plaque commémorative franquiste et au Parlement de Catalogne ne le condamnent pas [le franquisme].

L’Espagne est le pays de l’Europe qui a le plus grand nombre de disparus dans des fosses communes, le deuxième au monde après le Cambodge. L’État espagnol n’a jamais condamné le franquisme, ses membres n’ont jamais été jugés, les procès extrêmement sommaires continuent d’être en vigueur, ce qui inclut l’exécution du président de la Généralité, Lluís Companys, et de Salvador Puig Antich. C’est à cause de ça qu’Òmnium, à côté d’entités mémorialistes, tous les 20 Novembre [anniversaire de la mort de Franco] continue de réclamer justice pour les crimes du franquisme. C’est inquiétant que quelques acteurs politiques et sociales légitiment la violence avec laquelle certains groupuscules agissent dans les rues de quelques communes. Ce sont les mêmes qui n’ont pas condamné le millier blessés parmi les votants pacifiques du 1er octobre. La violence n’est pas tolérable, d’où qu’elle vienne. Jamais plus du fascisme, nulle part et contre personne est un cri transversal qui demande de la tolérance zéro (en commençant par les institutions publiques) et du courage de la part des citoyens.

« Ceux qui se font une photo en enlevant des rubans jaunes n’ont jamais enlevé de plaque [commémorative] franquiste »

Qu’est ce que vous lisez en prison?

[Je lis] Beaucoup et très diverse, depuis la ‘Revista de Catalunya’ jusqu’à un des mes favoris comme Thoreau, un des pères de la désobéissance civile. J’ai aussi beaucoup aimé les lettres de Václav Havel et celles de Gramsci ou la traduction au catalan de l’anthologie de poésie du coréen Soo Jong-Ju, qui m’ont captivé par son extrême familiarité.

Ma compagne, Txell Bonnet, m’a offert « The pot book », d’Edmund De Waal, une autre anthologie, dans ce cas ce sont 300 pièces en céramique faites au long de l’histoire de l’humanité; j’y passe des heures. Et maintenant, par exemple, j’ai un livre qu’Anna Gabriel [leader politique exilée en Suisse] m’a envoyé depuis Genève, sur l’abolition de la prison d’Angela Davis. Il est en français, ça sera bon pour pratiquer la langue. J’ai aussi en attente de lire les « Lettres depuis la prison » de Nelson Mandela.

[Jordi Cuixart a répondu par écrit le questionnaire de CRÍTIC depuis la prison de Lledoners. Les questions lui sont arrivés via l’équipe de communication d’Òmnium Culturel vers le milieu d’Août. Les réponses de Cuixart sont datées le vendredi 31 Août.]

Photo: Jordi Borràs 

Source originale – El Crític (02-09-2018)

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