TRILOGIE FÉDÉRALE

Trois lettres d’un fédéraliste catalan

1. Du fédéralisme utopique à l’indépendantisme scientifique (même si la logique voudrait que cela soit l’inverse)

Presque cent cinquante ans après la parution du texte de Valenti Almirall, Principes pour la Constitution fédérale de la nation espagnole et pour un état catalan (1868), l’instauration d’une fédération démocratique des peuples hispaniques ne s’est toujours pas faite. En Espagne le fédéralisme est une utopie ou plutôt une chimère pour la droite et une bonne partie de la gauche. Pi i Margall s’était entêté à faire de la pédagogie là-dessus après l’échec de la Première république fédérale, notamment dans son ouvrage « Les nationalités » (1876). Cela n’a pas fonctionné. En Espagne on ne peut pas rendre normal ce que le bon sens nous indique. Le grand fédéraliste catalan avait beau dire que le fédéralisme était une tradition politique bien enracinée et fort stable aux Etats-Unis et en Suisse et qui était, de loin, le sytème politique le mieux assorti à l’Espagne plurielle et variée, il n’a pas convaincu. Face à l’idéalisme de Pi i Margall, la pédagogie déployée par Valenti Almirall était plus empirique et positiviste. Dans « Lo Catalanisme », il a fait une description de la vraie Espagne, de ses langues et cultures dans le but de montrer que la fédération était le système qui s’adaptait le mieux à cette Espagne variée et diverse. Une fédération sensible et intégrante de ses particularismes régionaux. Il n’a pas convaicu, non plus, même s’il suffisait de sillonner les terres espagnoles pour voir et comprendre.

Depuis la prise de Grenade, les Espagnes à l’histoire plurielle avaient été soumises à une union imposée par le pouvoir général, uniformateur et particulariste de la Couronne. C’était l’opinion que Manuel Azana avait soutenu, lors de son discours magistral du 27 mai 1932, sur le Statut d’Autonomie de la Catalogne. Azana, comme jadis Pi y Margall, les premiers ministres les plus intelligents, cultes et incompris de l’histoire contemporaine espagnole, avaient essayé de rectifier une histoire d’expulsions, de conversions forcées de ceux qui étaient différents, d’imposition d’un seul pouvoir centralisateur avec la bénédiction de l’église catholique. Et ainsi, de recupérer et d’être à même de se représenter l’Espagne réelle. Une Espagne dont la première victime confisquée et tyranisée fut, en 1521, la Castille elle-même. De telle sorte que le défenseur des libertés catalanes avait pu dire, à juste titre, qu’il était le dernier défenseur des libertés espagnoles. L’oubli persistant des idées politiques d’Azana comme de celles de Pi i Margall et de Valenti Almirall, leur solitude, ne sont pas fruit du hasard ; elles font partie de cette Espagne tournant le dos à son histoire, incapable de la rectifier, entêtée à commettre et répéter les mêmes erreurs du passé.

Voilà l’intransigeance du nationalisme espagnol, le plus particulariste de tous les nationalismes hispaniques, comme Ortega y Gasset lui-même le reconnaissait. La reconnaissance et l’égalité des différentes identités culturelles et lingüistiques ainsi que la régularisation constitutionnelle, comme langues officielles de l’état, du catalan, du basque et du galicien seraient la solution intelligente pour une Espagne démocratique et plurielle. C’est si compliqué de comprendre que l’union volontaire n’est possible que s’il y a, en même temps, une reconnaissance pour tous de leur identité d’origine ? Le sentiment d’appartenence partagé naît lorsque cette égalité existe mais jamais par l’imposition d’une culture et d’une langue au-dessus des autres. En Suisse aucune langue n’est discriminée même si l’allemand est la langue de la majorité de la population. Les germanophones sont presque trois fois plus nombreux que les francophones et dix fois plus nombreux que les locuteurs de langue italienne.

Le nationalisme espagnol n’a jamais soutenu l’autonomie politique par conviction mais par résignation. La construction positive d’un état autonomiste susceptible de devenir un état fédéral devient ainsi impossible. C’est le catalanisme politique qui a été à la tête, tout au long du XXème siècle, d’une vision d’état fondée sur la relation et l’interdépendance entre démocratie et autonomie. Un catalanisme dont les différents courants, autonomiste, fédéraliste et indépendantiste, ont toujours soutenu l’identité nationale catalane et la plurinationalité de l’état espagnol. Chaque fois que ce catalanisme a promu une lecture autonomiste et pluraliste de la Constitution espagnole de 1978, au moyen de réformes statutaires, la réponse des institutions de l’état a été négative et décévante.

La fatigue et la désaffection se sont enracinées chez une large majorité de Catalans. En politique le temps est important et le fédéralisme n’est plus dans l’air du temps au vu des événements. Si on n’assume pas, avec courage, le besoin d’un pacte d’état entre toutes les forces démocratiques pour développer l’état autonomiste dans un sens fédéral et plurinational, le catalanisme politique pourra essayer de faire un pas historique vers la constitution d’un état indépendant au sein de l’Union européenne. En tout cas, si l’échec final du projet autonomiste et fédéraliste, en tant que propositions majoritaires et répendues dans l’histoire du catalanisme se confirme, il faudra trouver une solution spécifique pour l’autonomie catalane à partir d’une négotiation bilatérale et de la reconnaissance de la volonté démocratique de la nation catalane. Le mouvement indépendantiste, à la différence du fédéralisme ibérique rêvé par les républicains fédéraux, n’est pas une utopie. L’objectif d’avoir une Catalogne comme nouvel état européen fait partie d’un processus réel et sa réussite ne dépend pas de ce que voudront faire les autres parties impliquées par un processus fédéral. Dans ce cas de figure, tout relève exclusivement de la force démocratique des citoyens catalans tout en respectant les minorités qui ne seraient pas d’accord. Voilà la situation où se trouve maintenant la Catalogne, même si la séparation ne peut pas se faire faute de négotiation et parce que dans une démocratie une sécession unilatérale reste inconcevable.

L’heure du tout dernier train fédéral à ne pas rater n’est pas encore venu, on peut toujours freiner la dérive indépendantiste en Catalogne. Pour une démocratie, cela ne devrait pas être impossible de lancer une réforme constitutionnelle dans un sens fédéral, ou, au moins, d’élargir le cadre du modèle autonomiste, en prenant comme référence le modèle allemand pour son organisation institutionnelle, pour l’assignation de compétences et pour son système fiscal, ou le modèle suisse en ce qui concerne la reconnaissance constitutionnelle des langues. On pourrait bien sûr, aller plus loin mais cela serait déjà un succès et aurait des conséquences très positives en désamorçant tous les nationalismes, le central et les périphériques et surtout on arriverait à cimenter une plus large identification et loyauté partagée entre les citoyens et les peuples d’Espagne. C’est vrai que les revendications jusqu’au-boutistes, celles qui ne seraient comblées que par la création d’un état souverain et indépendant, ne finiraient pas pour autant, mais la pagaille nationaliste se radoucirait et on pourrait parvenir à la rectification voulue par Azana. Celle nécessaire pour que l’Espagne, une bonne fois pour toutes, résolve, dans un cadre démocratique, tous les les conflits – y compris nationaux – avec plus de démocratie et non pas avec moins de liberté.

2. Fédéralisme ou barbarie (la force de la raison ou la raison de la force)

Le monde a un avenir pacifique et il marche vers le fédéralisme mais l’hégémonie du nationalisme demeure, un nationalisme qui se refuse à admettre la perte de souveraineté des états nationaux. Ces dernières années, sur fond d’une profonde crise économique et sociale, le nationalisme a resurgi avec une certaine virulence dans tous les pays. Un ultranationalisme populiste et démagogique progresse dans le tissu social et séduit toutes les classes sociales. Les états ont laissé derrière eux la dernière vague qui, en 1989, avait donné naissance ou avait restitué des états nationaux et ont fermé, à nouveau, les frontières en s’opposant à tout processus d’autodétermination. Les grandes puissances ne veulent plus cautionner aucun chemin vers l’indépendance et ne veulent pas reconnaitre de nouveaux états. C’en est ainsi, bien sûr en Palestine, au Sahara (NDRL: occidental), au Cachemire, au Tibet ou en Tchétchénie, entre autres conflits nationaux, tous réprimés grâce à l’usage d’une violence nécessaire. On n’observe pas, non plus, d’empathie ou de sympathie sous quelque forme que ce soit envers les nations sans état du monde occidental. Elles qui, depuis quelques années, défendent leur droit à l’autodétermination de façon pacifique et démocratique comme le Québec, les Flandres, la Catalogne ou l’Ecosse. Dans ce dernier cas de figure, la mise en place d’un référendum ne devrait pas nous faire oublier l’assurance avec laquelle David Cameron s’attendait à obtenir un résultat contraire à la sécession de l’Ecosse.

En ce qui concerne leur intégrité territoriale, les états nationaux ne sont pas du tout démocratiques. Ils ne reconnaissent pas, donc, dans leurs constitutions le droit à l’autodétermination des nations qui s’intégrent en leur sein. Comment peut-on résoudre de façon pacifique et en engageant des négotiations les conflicts nationaux ? Dans un monde interdépendant où les rapports de toute sorte, économiques, financiers, culturels ou politiques se sont multipliés exponentiellement, grâce à la révolution technologique de la communication des récentes décennies, il ne faut pas fermer des portes ou dresser des murs inutiles. Cela freinerait la relation naturelle et la coopération du genre humain vers un monde plus prospère et libre pour tous. Un monde en conflit, à cause de la question nationale, approfondirait la crise jusqu’à des niveaux extrêmes, peut-être jusqu’à des conflits militaires. La reprise économique et la pacification politique ne peuvent se produire que globalement. On ne peut se frayer un chemin, vers une paix plus durable et un futur moins incertain, que par la coopération internationale en tant que citoyens du monde plutôt que prêchant pour sa seule nation. Le monde ne peut plus être gouverné ni par une seule puissance ni par l’équilibre de pouvoirs entre deux ou quelques puissances. Une réforme de l’ONU (Organisation des Nations Unies) devient impérative afin de lui donner une autorité autonome et inaliénable sur les états. Le fédéralisme pacté est la seule voie pour construire un début de gouvernement mondial, incontournable pour assurer la paix dans le monde à l’heure d’un XXIe siécle, agité et instable.

Le développement du fédéralisme au sein de l’Union europénne est encore plus nécessaire. C’est le seul moyen de freiner la poussée ultranationaliste dans la plupart des pays européens. Les grands états nations européens, qui ont une longue tradition historique, comme l’Espagne, la France ou le Royaume-Uni mais aussi ceux qui se sont unifiés plus tard, comme l’Italie ou l’Allemagne, doivent admettre que le temps des souverainetés absolues et indivisibles est révolu. L’Europe politique ne se fera pas si on ne reconsidère pas la souveraineté aussi bien au-dessus qu’en-dessous des états. Les prochaines élections européennes devraient être le moment de reprendre la vision fédéraliste et européiste d’Altiero Spinelli et, en même temps, le sens pratique et de gouvernement vers l’Europe unie voulue par Jacques Delors. C’est la seule façon de recupérer l’espoir et d’enterrer pour toujours, la présence trompeuse et réactionnaire des nationalismes populistes.

Par rapport aux états nationaux européens, qui ont connu un passé colonial et qui refusent toute révision de la thèse de Jean Bodin sur la souveraineté, le nationalisme espagnol connaît un autre problème. L’Espagne fut d’abord empire avant d’être nation. Un empire qui n’est jamais parvenu à asseoir la cohésion nationale des peuples péninsulaires. L’état constitutionnel espagnol a échoué en tant qu’état libéral mais aussi en tant qu’état national. Même si ces dernières années avaient fait croire qu’une nouvelle Espagne, capable de reconnaître sa diversité interne, était née, elle n’y est pas arrivée. Tout a été un mirage. L’Espagne complexée sur la scène internationale, craintive vis-à-vis de ses périphéries nationales et réfractaire à toute réforme constitutionnelle, n’a jamais disparu. Le nationalisme espagnol est par définition, incapable de se mettre à la tête d’un développement pluraliste et fédéral de la démocratie. Il est incompatible avec la reconnaissance positive d’une plurinationalité qui serait le liant constituant l’Etat espagnol.

Pendant des decennies, le catalanisme s’est battu pour moderniser l’Espagne et pour que ses peuples se gouvernent par eux-mêmes. Depuis Valenti Almirall en 1868, jusqu’à Pasqual Maragall en 2006, la volonté majoritaire du catalanisme a toujours été la défense de l’autonomie catalane dans une Espagne fédérale et plurielle. Il y a eu, certes, à d’autres périodes, deux autres catalanismes hégémoniques, qui n’étaient pas fédéralistes ou qui voyaient le fédéralisme comme une solution transitoire. C’est le cas, d’une part, du séparatisme ou indépendantisme, qui ces dernières années et à cause de l’aveuglement historique et de la mentalité renfermée du nationalisme espagnol, connaît des cotes de popularité et une force jamais vues auparavant. Et d’autre part, le catalanisme régionaliste ou autonomiste de Prat de la Riba et Cambó dont Pujol a représenté la continuité historique jusqu’en 2003, année où ce dernier fut délogé du gouvernement catalan. Ce catalanisme se caractérise par sa nature pragmatique et possibiliste en soulignant toujours la singularité nationale de la Catalogne. Lors de certains moments clés de l’histoire contemporaine – notamment pendant la dictature de Primo de Rivera, dans sa résistance contre la loi de Contractes de Conreu, soutenue par Companys en 1934 ou dans les agissements ou la passivité de certains de ses principaux dirigeants pendant la guerre civile et les premières années de la dictature de Franco – il a cependant montré qu’il n’était pas toujours attaché à la démocratie. Les meilleurs moments, porteurs d’espoir, du catalanisme se sont produits dans l’unité et en étant opportunistes vis-à-vis de la réalité historique dans laquelle il évoluait. Ce fut le cas avec la Mancomunidad de Prat de la Riba en 1914, en 1931 lors de la proclamation de la république catalane par Macià et le rétablissement qui a suivi du gouvernement catalan dans l’éventualité d’une union fédérale des peuples hispaniques. Et en 1970, lors de la constitution de l’Assemblée catalane où le PSUC (Parti Socialiste Unifié de la Catalogne) était la force préponderante, qui fut le pilier sur lequel s’est affirmé l’exigence du rétablissement du gouvernement catalan républicain et le retour de son président Josep Tarradellas.

En ce moment le catalanisme est partagé. On constate, chez les dirigeants indépendantistes, un manque de sens de la responsabilité par rapport au moment historique que l’on traverse. A partir d’une mobilisation populaire légitime et logique face à la discrimination et l’humiliation de l’identité et des droits dont la société catalane est victime, ils ont promu une action politique qui manque de nuance et de stratégie. Toutefois, la division interne du catalanisme qui est déboussolé ne doit pas cacher le problème de fond qui n’est autre que l’autoritarisme d’un nationalisme espagnol, qui, au lieu d’entamer des négotiations, évolue entre l’autisme, l’insulte et la menace. A terme, les dirigeants espagnols finiront par obtenir l’unité de presque tout le catalanisme autour de la seule option qu’ils pourront défendre : l’indépendance, après avoir exclu toutes les autres recours.

Le nationalisme espagnol est le seul responsable de la persistance des conflits nationaux dans les territoires périphériques de la péninsule. La Constitution démocratique n’a pas mis fin à ses peurs et à son refus d’accepter une rédistribution territorial du pouvoir. Ce nationalisme d’état méconnaît les vertus que le fédéralisme a eu pour l’unité nationale des Etats-Unis, de la Suisse, de l’Allemagne ou du Canada. Dans tous ces pays divers, il y a, aussi, bien entendu, des tensions territoriales, elles trouvent un apaisement par le dialogue et l’entente. Ce sont naturellement des pays qui jouisssent d’une culture démocratique supérieure à celle de l’Espagne. Pourquoi le nationalisme espagnol ne prend pas note de ces exemples extérieurs et s’enlise, au contraire, dans son histoire d’intolérance et tragédie ? Est-ce si difficile de changer de cap, de laisser cette histoire négative et d’encourager un développement fédéral de l’Etat autonomique ? Le fédéralisme peut bâtir les ponts de la cohabitation entre les peuples espagnols dans le cadre de l’Union européenne qui doit, à son tour, renaître grâce à la citoyenneté européenne et en laissant de côté les identités étatiques-nationales. N’est-ce pas là une proposition sensée et raisonnable ? Alors, pourquoi semble-t-elle si irréelle ? La barbarie qui dérive des conflits nationalistes est-elle plus attractive que la pacification obtenue grâce aux valeurs fédérales du pacte, du pluralisme et de la fraternité entre les nations ? L’Europe sans le fédéralisme n’a pas d’avenir, au même titre que l’Espagne qui s’enlise dans un nationalisme typiquement espagnol rivé entre l’autoritarisme et l’impuissance.

3. La sécession de la Catalogne (une option inévitable et légitime lorsque le pacte fédéral est impossible)

L’autodétermination est un concept républicain dont l’origine se trouve dans le siècle des Lumières et la pensée de Kant. Dans une sociéte moderne, fondée sur le droit des hommes à naître libres et égaux, l’autodétermination comporte plusieurs droits à la fois : la liberté de pensée, le droit de décider et de choisir en liberté, le droit d’exprimer ses idées via n’importe quel moyen de communication dans le but de promouvoir des idéaux partagés. L’autodétermination trouve ses sources dans la liberté individuelle mais peut se développer grâce à la reconnaissance mutuelle entre citoyens qui revendiquent et participent à un idéal collectif et public. Lorsque le 4 juillet 1776, des citoyens des treize colonies britaniques se sont unis de manière collective et solidaire face à la Couronne britanique, ils le font pour exercer leur droit inalénable à décider leur destin politique et à se constituer comme peuble souverain.

L’autodétermination des gens est le socle incontournable sur lequel toute société démocratique est bâtie. C’est, en même temps, l’expression du « zoon politikon », celle du citoyen qui vit sa liberté avec les autres et qui fait partie d’une communauté politique où il prend des décisions et s’autodétermine librement. Toute autodétermination républicaine naît de la liberté de tous et de chacun des membres de la communauté politique. En ce sens, l’exercice légitime de l’autodétermination ne peut se faire qu’au travers une consultation démocratique de tous les citoyens.

Les personnes et les peuples sont libres dans la mesure où ils possèdent, préalablement, une indépendance réelle pour décider sans subir de pressions. C’est pareil dans la sphère privée (le féminisme l’a signalé d’une manière très claire) mais aussi dans la sphère publique. (Qui est-ce qui décide lorsqu’il y a des élections, les citoyens indépendants et libres ou les électeurs dépendants de ceux qui contrôlent ou sont propriétaires des moyens d’information et de communication ?) L’autodétermination promue et dirigée par le nationalisme prend le risque d’être détournée lorsque les citoyens libres sont remplacés par l’exaltation de la nation comme notion suprême à laquelle nous nous devons d’être loyaux. Il n’y a que le fédéralisme, en tant qu’accord d’égal à égal, qui assure le développement républicain de l’autodétermination. Toute union fédérale ne doit pas oublier que sa légitimité naît d’un pacte démocratique. De telle sorte que ses effets et conséquences ne peuvent pas imposer une unique loyauté qui aurait la suprématie. Lorsque deux peuples voire plus, s’unissent au sein d’une fédération, ils assument une double loyauté, à la nation d’origine et à la fédération. Deux loyautés parfaitement compatibles sans que l’une ne soit supérieure à l’autre.

Un futur qu’on imagine en paix et fraternité et qui sera fédéral parce qu’on ne peut pas concevoir un monde pacifique et fraternel dominé par le/les nationalismes. Le XXe siécle a été assez clair et accablant en tant que réflet de la tragédie et de la destruction que les conflits nationalistes produisent spécialement à l’échelle mondiale. Le fédéralisme doit renaître comme idéologie alternative face au nationalisme dans l’organisation interne des états, dans les relations entre états, dans les unions continentales et dans la justification nécessaire et urgente d’un droit international auquel nous devons nous soumettre. Le développement de la démocratie pluraliste implique la division territoriale des pouvoirs dans les termes annoncés et voulus par Montesquieu ainsi que par les pères fondateurs du fédéralisme nord-américain.

Le grand obstacle contre la construction fédérale se trouve dans le nationalisme inhérent à tout état national. Tout semble tranquille jusqu’à ce que la bête nationaliste se réveille. Les nationalismes d’état sont intransigeants face aux objectifs des autres nationalismes qui se manifestent dans leur territoire qu’ils considèrent comme une propriété exclusive. Une dialectique centre-périphérie d’affrontement nationaliste se manifeste tout de suite. Aucune entente n’est possible sauf l’imposition des intérêts d’un nationalisme d’état. Dans le meilleur des cas, il pourra y avoir des accords partiels, mais ils seront transitoires et provisoires.

Dans ces circonstances et lorsque le nationalisme d’Etat se barricade à double tour, le fédéralisme envisage l’option démocratique de la sécession. Le pacte fédéral pour être valable dans un sens démocratique et républicain doit être égal et commutatif. Les parties qui pactisent le font de manière réciproque et librement de telle sorte qu’elles bénéficient toutes de l’union fédérale sans que personne ne soit obligé de renoncer à son identité ou à son autonomie. Un fédéraliste qui assume un contrat inégal et de soumission n’en est pas un. L’option d’une indépendance doit être incluse lorsque tout pacte fédéral en termes de liberté et d’égalité est impossible.

Voilà la réalité qui touche, maintenant, l’autonomie de la nation catalane. Trente ans après avoir été reconnu par la Constitution espagnole de 1978, l’Etat des autonomies a emprunté une voie sans issue, à cause de la volonté du Parti Populaire d’empêcher toute développement fédéral de la Constitution. Ceux qui n’ont pas soutenu le processus constituant espagnol ou l’ont fait du bout des lèvres, se présentent maintenant comme les défenseurs d’une Constitution qu’ils interprètent de manière restrictive et centraliste. L’état des autonomies était un modèle ouvert et hybride fondé dans la reconnaissance et la garantie de l’autonomie politique des nations et des régions et qui pouvait et devait se développer dans un sens fédéral, plurilingüistique et plurinational. Cela n’a pas été le cas et c’est devenu une large décentralisation administrative qui, même si elle reste importante, n’a rien à voir avec un état fédéral. Des auteurs, considérés comme des références de la théorie fédérale au XXIe siècle, Wheare et Elazar, le disent. Le Parti Populaire a fait sienne la tradition autoritaire du constitutionalisme conservateur espagnol et s’oppose à tout amendement constitutionel sauf quand c’est pour revenir en arrière. Il le fait, à nouveau, en considérant que l’état des autonomies établies par la Constitution de 1978 était un point d’arrivée, en aucun cas un point de départ. Toute réforme envisagée aurait une orientatation régressive et recentralisatrice.

Dans ce contexte, la nation catalane n’a eu d’autre choix que de se mobiliser pour défendre son droit à l’autodétermination afin d’être consultée démocratiquement sur la volonté politique qu’elle a par rapport à l’autonomie catalane et les relations qu’elle veut entretenir avec l’Etat espagnol. En démocratie, personne ne peut se soumettre contre sa volonté. Si la majorité des Catalans veut et exige une consultation, les institutions de l’Etat doivent respecter cette volonté et adopter les décisions nécessaires pour la rendre possible. En même temps et si la majorité du peuple catalan décide, par référendum, de construire un état indépendant, les institutions de l’Etat espagnol doivent respecter cette volonté et ouvrir une négociation politique avec les représentants légitimes du peuple catalan. La démocratie est le seul cadre valable pour négotier et établir des accords d’union ou de sécession. Toute imposition autoritaire, indépendamment de la voie utilisée, est anti-démocratique et inconstitutionnelle.

Ainsi, tout fédéraliste a l’obligation de promouvoir l’union dans la diversité. Mais, lorsque cela n’est pas possible, il doit assumer le devoir et le droit de défendre la sécession ou l’indépendance même si c’est la dernière option, après que les autres ont été impossibles ou stériles. L’autodétermination, dans un sens féféral, naît d’une consultation démocratique et pluraliste, elle s’achemine vers une union des peuples libres. Et faute d’une autre issue démocratique, elle accepte la possibilité de l’indépendance ou d’une sécession. Maintenant, le catalanisme a fait sienne, majoritairement, l’option de l’indépendance de la Catalogne et sa séparation de l’Etat espagnol. Pendant des décennies il a soutenu, majoritairement, l’option autonomiste et fédéraliste au sein de l’état espagnol. Mais l’enfermement et l’intolérance de l’Etat espagnol ont fait que les traditions pactistes du catalanisme n’ont plus de crédibilité ou d’avenir. Un changement radical et profond du nationalisme espagnol pourrait encore faire bouger les lignes et ouvrir un scénario d’entente et de coopération fédérale. Cette solution semble, cependant, impossible. La rupture deviendrait, donc, inévitable et la nation catalane, toujours ouverte à l’accord et à la cohabitation avec les autres peuples hispaniques, n’aura d’autre choix que d’emprunter son propre chemin et d’avancer seule en attendant que sa volonté d’autodétermination soit respectée et non réprimée par la force.

Barcelone, le 6 octobre 2013

Miquel Caminal, maître de conférences et professeur de théorie politique à l’université de Barcelone

Source originale – Sin Permiso (01/12/2013)

Facebooktwittergoogle_plusredditlinkedintumblr

Share this Post

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>
*
*